MENU 

Deuxième quête au pays d’Outlander : L’amitié de Jamie et John, une boussole existentielle ? 

  

 

John : « Comment définir un homme dont l’esprit touchait le vôtre, dont l’amitié épineuse était un présent, dont le tempérament et l’existence donnaient un sens aux vôtres. » Les faiseurs de zombies dans Le cercle des 7 Pierres

 

- « Je t’offre mon amitié, dit Jamie affectueusement, si cela a une quelconque valeur à tes yeux.

- Cela a une grande valeur, bien entendu ». Outlander T03 Ch 59 
 

Jamie : « Je pense à John Grey, à Helwater. J’ai survécu là-bas en étant paralysé… Ce foutu sodomite anglais m’a soigné. Il a bandé mes plaies avec son amitié. » Outlander T08.1 Ch24

Claire Doré et Fany Alice 

Le point commun entre leur première rencontre, avant Prestonpans, et leurs retrouvailles quelques années plus tard, à Ardsmuir, puis à Helwater, réside en l’absence de liberté pour l’un puis pour l’autre. En quoi cette situation particulière singularise-t-elle leur amitié ? 

  

Fany Alice

Les données sont posées dans un sens particulier dès le départ, autour de l’articulation entre le droit de faire ce que l’on veut et la responsabilité de faire ce que l’on doit.

Dans l’une et l’autre scène, Jamie puis Lord John ont un pouvoir sur l’autre. Ils peuvent se condamner mutuellement à mort ou, à défaut, s’infliger des souffrances physiques. Mais le rapport d’autorité qui s’établit ainsi, dans les deux rencontres, est une prison mentale pour l’un comme pour l’autre. Car ce sont deux hommes qui ont un point commun fondamental : la recherche de ce qui est juste, par l’exemplarité de leur posture, dans leur naturelle autorité de chef, envers leurs subalternes ou leurs prisonniers. Ils n’abusent pas de leur position dominante, ils sont guidés par un sens aigu de ce qui est bien et droit, ont une conscience qui fixe des limites morales à leur pouvoir.

C’est sans doute pour cela que leurs échanges apparaissent curieusement dès le début, et malgré les circonstances, d’égal à un égal (qui est vraiment dans les fers ? peut-on se demander), où des sentiments vifs comme l’honneur ou le respect remplissent l’étendue de leurs confrontations. Plus tard, l’échange littéraire, oral ou épistolaire, les échecs, le goût pour la discussion franche et honnête, viendront confirmer l’importance accordée à ces prédispositions mentales.

Claire Doré

À l’origine de leur amitié, réside leur première rencontre déterminante en septembre 1745 à Carryarrick : John William Melton -16 ans -soldat, tente de trancher la gorge de Jamie le Rouge. Jamie Fraser - 26 ans - Laird et chef de guerre renvoie cet enfant téméraire dans son camp. Il l’admire d’avoir sacrifié son honneur pour défendre la vertu d’une femme.

Pour John, la rencontre avec Jamie est déjà un déferlement d’émotion : excitation étourdissante, panique, sa chevelure avant tout…comme la robe d’un cerf. Puis, trompé par Jamie qui, en plus, lui a cassé le bras, il connaît l’humiliation d’avoir donné des renseignements. Il a toutes les raisons de haïr James Fraser, mais cela reste un secret honteux, seulement connu de son frère Hal.

Le major John William Grey- 26 ans- arrive comme gouverneur de la prison d’Ardsmuir en février 1755. Il redoute ce poste en Écosse, froide et isolée, au milieu de rudes highlanders qui ont tué son premier amour, Hector. Il se retrouve face à James Fraser -35 ans-, un cauchemar qui réactive le souvenir de son humiliation. Il a le phantasme de profiter de son poste pour torturer ce maudit écossais sans défense, sous son autorité, par vengeance, ce qui, en fait, n’est pas envisageable pour lui, au nom de l’honneur d’un gentleman anglais responsable de ses prisonniers. L’inverse du sadique Black Jack Randal…Il est dans un conflit entre son envie et son devoir, le devoir l’emporte.

Jamie, enchaîné, a changé, est devenu calme et las, c’est un choc et soulagement pour John qui lui ôte ses chaînes.

Puis en 1756, John, assumant un amour non partagé, obtient la liberté conditionnelle sous serment pour Jamie, et le met en sécurité comme palefrenier à Helwater. Il offre à Jamie une vie à la campagne pas trop malheureuse. Pour Jamie, seule sa parole donnée sous serment l’empêche d’étrangler John, pour l’avoir contraint à obéir à un Lord anglais, séparé de ses compagnons, et ne devoir la vie sauve qu’au « désir pervers » de Lord John. D’ailleurs, tout au long du voyage vers Helwater, il sera sur ses gardes, incapable de lui faire confiance.

Mais John n’a jamais voulu déshonorer Jamie, ce que reconnaîtra Jamie.

Au-delà de leur violent différend sur l’homosexualité (La confrérie de l’Épée), le dialogue est renoué sur les périlleuses routes d’Irlande (Le prisonnier écossais). Le respect mutuel, le partage des opinions, de l’humour, de leurs expériences vont les apaiser. S’il n’y a pas encore d’aisance entre eux, il y a de l’honnêteté. Et John provoque un duel, est blessé pour Jamie, moment charnière du renouement de leur amitié, avec une émouvante bénédiction de combat dite en gaélique par Jamie pour John. L’échange, la complicité sont retrouvés. Le retour à Helwater est teinté de nostalgie pour ces moments d’étrange amitié. Ils se verront de temps à autre, mais leurs rapports reprendront le ton formel de ceux d’un geôlier et de son prisonnier. Ils ne pourront se comporter d’égal à égal qu’au moment du départ de Jamie d’Helwater. Enfin libérés du rôle de gardien et de serviteur, ils peuvent se choisir en plein consentement comme amis, rares et précieux.

 

Fany Alice

Le rappel de l’enchaînement de leurs rencontres est intéressant, d’autant plus que tu l’alimentes de ressources issues de livres parallèles à la saga Outlander. Tu insistes sur leurs pulsions réciproques de se faire du mal - vengeance de l’humiliation à Carryarrick pour l’un - haine viscérale de la sexualité et de l’uniforme anglais pour l’autre - et le triomphe, en quelque sorte, de la Raison. Un véritable conflit freudien entre le ça et le surmoi chez l’un et l’autre ! La série a eu tendance à lisser les caractères et a en atténuer les aspérités. En rappelant l’écriture de l’auteur, tu nous montres qu’effectivement, la part sombre de ces deux personnages centraux d’Outlander est réelle et c’est bien cette lutte contre eux-mêmes qui est indissociable de leur amitié et donne un prix à leur évolution vers l’acceptation mutuelle.

 

 

La contrepartie de ces rencontres où s’instaure un lien de subordination est de mettre en place une relation où ils sont régulièrement redevables l’un envers l’autre. Ces dettes successives ne facilitent-elles pas leur amitié qui serait affadie sans cela ? 

Claire Doré

À Ardsmuir, ils deviennent amis, malgré leur position antagoniste. Dans leurs dîners hebdomadaires, Jamie peut retrouver un univers civilisé, John lui prête même des livres à lire pour les prisonniers. John trouve en Jamie le plaisir d’une compagnie dans cette prison isolée et glaciale où il est coincé. Il découvre un gentleman cultivé, ayant fait les mêmes études classiques que lui. Dans le jeu d’échecs, le rôle de geôlier et le prisonnier s’effacent, ils se jaugent, ils peuvent donner leur mesure. Ils sont capables d’évaluer les situations, d’adapter leurs tactiques et de se montrer impitoyables. Ils s’apprécient. La distance au monde de John lui permet de comprendre la nature rebelle de Jamie. Dans un moment d’intimité partagé, John parle d’Hector, Jamie de Claire. John comprend que Jamie n’a jamais cessé d’aimer sa femme, comme lui n’a jamais cessé d’aimer Hector. L’amitié les sort de leur profonde solitude.

En Amérique, le lien se maintient par une correspondance épistolaire, John aide par ses cadeaux toute la famille Fraser. Et John s’ennuierait sans doute sur sa plantation si les Fraser ne le plongeaient pas dans un tourbillon de vie. En 1775, la correspondance de plus en plus inquiète de John, très au fait de la politique anglaise, demande à Jamie de ne pas rejoindre les rebelles. Comme ami, il lui explique qu’il est sur la liste des séditieux et met en danger sa famille. Puis vient la rupture des liens épistolaires, Jamie conseillant à John de ne plus lui écrire par sécurité.

Leur amitié n’est pas un long fleuve tranquille, elle subira plusieurs grandes ruptures.

 

 

Fany Alice

J’ai tendance à penser que cet enchaînement de combats ou faveurs l’un envers l’autre a d’abord un intérêt narratif, pour nous, lecteurs, car les rebondissements nous maintiennent en haleine. Mais, bien évidemment, cela pose des questions intéressantes, parce que, souvent, ils s’entraident tout en désapprouvant intérieurement les choix de l’autre. Ils sont donc dans une dynamique désintéressée, ce que l’on attend sans doute de l’amitié. On verra au fil des livres que ce postulat n’est pas toujours facile à respecter, notamment lorsque Claire se retrouve au milieu d’eux, objet de rivalités. Peut-être aussi, cette imbrication tumultueuse est-elle une métaphore des relations anglo-écossaises, toujours vives aujourd’hui ?

 

Claire Doré

Oui, aimer est pour John un acte égoïste, sans attente de retour. À Ardsmuir, lors de ses soirées avec Jamie, John panse les plaies de Culloden, il découvre vouloir vivre après Hector, aimer à nouveau. Jamie l’a aidé à sortir du deuil d’Hector, à ressentir la pulsion de vie. Cela lui permet de se sentir vivant, désirant. Jamie reconnaît en John une communion de l’esprit, il n’a pas d’autre ami capable de le comprendre sans jugement.

Entre l'amour, le sexe et l'amitié, les frontières sont disputées. Je ne sais pas si cela s’applique au conflit politique.

Après la mort présumée de Jamie lors du naufrage de l’Euterpe, l’aveu de John à Jamie, qu’il a couché avec Claire, entraîne une rupture presque à mort. John s’énerve que Jamie ne comprenne pas que, dans la profondeur de leur désespoir et de leur colère, cet acte sexuel « anti-suicide » qu’ils pensaient faire avec Jamie, leur a redonné la vie en pansant leur blessure : « c’est vous que nous baisions ». Jamie lui envoie un premier coup, pour avoir évoqué une attirance sexuelle avec lui, coup retenu depuis Helwater. Le second est pour la relation sexuelle avec sa femme. John n’a rendu aucun coup, s’attendant à mourir, demandant même à Jamie de le tuer. Il n’a pas maîtrisé ses instincts, son désir sexuel, il a failli.

 

Sont-ils amis parce qu'ils sont opposés en tous points ? 

 

Fany Alice

L’attirance des contraires est certainement fondamentale. L’auteur, Diana Gabaldon, aime bien entretenir l’ambivalence, la contradiction ou le revirement. Les circonstances historiques, tumultueuses et passionnées, sont un bon élément de fond pour autoriser cela. Mais les rencontres humaines le sont tout autant. Si on regarde attentivement le couple formé par Claire et Jamie, on peut ressentir leurs différences de comportement et de caractère mais aussi leur intense proximité. Je crois donc que plutôt que de parler d’opposition, le terme de complémentarité est plus adéquat. Les personnages ont des manques et des attentes, dont ils ont plus ou moins conscience, et la rencontre avec l’autre va cristalliser ces recherches et leur donner les moyens de s’incarner.

 

Claire Doré

John est l’égal de Jamie en termes d’honneur, de passion amoureuse, de bonté. John comme Jamie ont l’amour de la famille et leur loyauté sans concession envers elle, ils ont tous deux perdu leur père dans des circonstances tragiques, et ont chacun un frère ou une sœur qui les aiment inconditionnellement. Ils ont le sens fort du devoir, pour John à son régiment, à son pays et au roi, pour Jamie envers les hommes dont il a la responsabilité. Ils tentent de protéger tout le monde et se mettent dans des situations impossibles. Ils sont guerriers, « sanguinaires, hardis, résolus ». Ils cherchent à faire ce qui est bien, en dépit d’eux-mêmes.

Ils partagent tous deux de lourds secrets. Et suprême marque d’amitié, de confiance et de reconnaissance, Jamie reconnaissant John comme alter ego, le désigne comme père de son fils.

 

Difficile d’aborder Jamie et Lord John sans aborder leur différence d’orientation sexuelle. Que rajoute l'homosexualité de LJG à leur amitié ? 

 

Claire Doré

La déclaration de John à Jamie à Ardsmuir va amener une rupture tragique, permettant au récit de déployer toute la subtilité de leur rapport. Lors d’une fouille de cellules, Jamie revendique un morceau de tartan d’un tout jeune prisonnier, avant tout pour le protéger et sachant ce qu’être fouetté signifie, dégradation et douleur. John Grey se voit contraint de faire administrer à Jamie 60 coups de fouet, mettant fin à toute réconciliation possible.

Pour Jamie, ni peur, ni colère, mais indifférence : il pense que LJG n’est pas né pour son rôle de gouverneur - bourreau exécuteur de la Loi. Il lui est reconnaissant de lui avoir permis de retrouver sa destinée, de mener ses hommes prisonniers, en coupant court à toute tentation de collaborer avec l’ennemi. En fait, cet acte de courage n’est pas dirigé contre John, mais pour protéger un homme.

John pense l’acte de Jamie dirigé contre lui, ce qui n’est pas le cas. John ne supporte pas de devoir blesser Jamie. Il aurait pu lui pardonner d’être rejeté, mais pas d’être détruit en étant ravalé à son rang de bourreau et de « sodomite dégénéré », comme il le dira à Brianna plus tard. Il va tenter de détester Jamie aussi longtemps que possible. Mais s’il ne peut lui pardonner, alors il ne peut l’aimer, et pour lui, cet amour fait partie de lui. Pour être entier, pour aimer et vivre, il lui pardonnera, même si Jamie ne peut pas l’aimer.

Ce n’est qu’avec Jamie que John peut être sans faux-semblant. Mais il intègre parfaitement le fait que s’il effleure Jamie, ou lui ouvre son cœur, celui-ci le tuera immédiatement. Briser ce tabou de ne jamais parler de désir, lui vaudra par deux fois un coup de poing presque fatal (Confrérie de l’épée et Outlander T08).

Jamie, avec le temps et beaucoup d’efforts, surmonte ses préjugés. Il comprend que c’est bien John qui l’a soustrait à la périlleuse traversée et au servage en Amérique, et faute de pouvoir obtenir sa libération, lui a offert une vie au grand air avec des chevaux. À Helwater, la distance courtoise et respectueuse de John va permettre à Jamie de reconstruire un lien d’amitié, malgré leur position si opposée, le prisonnier écossais et le soldat anglais. Cette amitié permet à Jamie de ne jamais sombrer, de supporter l’absence de Claire. John l’a fait avancer vers la tolérance, l’honnêteté.

Jamie a donné à John l’acceptation à laquelle il aspirait, lui renvoie l’image de quelqu’un digne d’être aimé pour ou en dépit de ce qu’il est.

Fany Alice

Je diffère avec toi sur un point : je pense qu’endosser la paternité du crime au sujet du tartan n’est pas seulement un moyen de conforter son aura sur les prisonniers. C’est aussi dirigé contre John. Il crée un précédent violent afin de dresser une frontière entre eux, réelle et symbolique. Elle est réelle car l’antagonisme anglo-écossais redevient une entrave à toute connexion ou reconnaissance ; symbolique, parce que Jamie contraint Lord John à admettre la supériorité de ses instincts de commandement à ceux d’un éventuel amour envers lui. Avec le temps, comme tu le rappelles, l’amitié prendra néanmoins toute sa place. Mais la frontière symbolique qui les oppose demeurera, même si elle change de nature : c’est ce que tu expliques en citant La Confrérie de l’épée et le tome 8 d’Outlander. Il s’agit de ne jamais franchir la ligne rouge de la question de la sexualité, de ne jamais aborder la question du désir envers sa personne.

Pour en revenir à la question de l’homosexualité, il faut oublier un instant le XXIème siècle et se replonger dans l'univers mental de cette époque. Les homosexuels étaient condamnés pour avoir défié la loi de Dieu et des hommes, c’est ainsi qu’ils étaient jugés (ce qui n’empêchait pas une relative tolérance tant que cela restait secret, puisqu’ils se mariaient avec des femmes et procréaient par ailleurs). Ce qui m’a frappée d’emblée à la lecture d’Outlander, c’est que Jamie a toutes les raisons du monde de dénoncer Lord John, je ne vois pas là de préjugés (pensée anachronique, il est un homme de son temps et pense selon son éducation et ses mœurs : punir sa femme ou dénoncer un homosexuel en font partie) : d’abord, par opportunisme, pour se venger d’un Anglais, mais aussi par devoir moral et spirituel, conformément à son époque. Or, il n’en fait rien. Cela renforce, d’après moi, le sentiment de lassitude et de mélancolie de Jamie éloigné du monde. Cela m’a rappelé ces philosophes grecs qui partaient en retraite contempler les faiblesses des hommes, du haut de leur sagesse et de leur exil intérieur. Jamie a tout perdu, rien ne l’importe ou ne l’affecte. Donc, d’après moi, ce qui se joue est son acte d‘homme libre qui se soustrait de la loi des hommes, acte d’autant plus mentalement émancipateur qu’il est physiquement prisonnier. J’ai senti également qu’à partir de cet instant, il pouvait croire qu’un officier anglais homosexuel n’était, avant tout, ni tout à fait officier, ni tout à fait anglais, et qu’un espace libre pour deux êtres singularisés, étrangers au monde, pouvait, dès lors, se déployer sensiblement. Avec Lord John, comme avec Claire, on va assister à ce redéploiement intérieur où Jamie offre une place à l’autre et à son univers mental, sans rien renier de soi. Nous avions une seule « outlander » en début de saga, nous en avons trois à présent.

 

Claire Doré

Et bien plus tard, l’expression qu’il emploiera pour parler de John à Claire, « ce foutu sodomite », devient dans sa bouche aussi affectueuse que le mot Sassenach détournant le sens initialement péjoratif du mot « étrangère ». Quel chemin sur l’acceptation de son ami tel qu’il est !

  

La première fois où Jamie se heurte à un officier anglais aux tendances homosexuelles, c'est avec Randall. LJG partage ces trois caractéristiques mais ses valeurs et sa droiture en font l'exact opposé de BJR. Quel sens donner à ce miroir inversé dans le récit d’Outlander ? 

 

Claire Doré

Au moment fatidique où John déclare son amour en posant sa main sur celle de Jamie, Jamie, glacial, lui intime l’ordre de retirer sa main sous peine d’être tué. Pour Jamie, c’est un frisson de répulsion immédiate, réactivation du souvenir de Wenworth, Pour John, la menace de mort de Jamie est terriblement réelle.

Lors d’une désastreuse entrevue à Helwater, (La Confrérie de l’épée) John demande à Jamie s’il ne croit pas qu’un homme puisse en aimer un autre. Jamie répond non avec dédain. Il croit à la fraternité des armes mais non à la luxure entre hommes. C’est commettre un acte abject et sans honneur. Et il met sur le même plan homosexualité et pédophilie, ce qui fait exploser LJG en parole violente, incontrôlable « Si je vous emmenais dans mon lit, je saurais vous faire crier, et par Dieu je le ferais ». Il affirme ainsi son droit à sa sexualité et à ses sentiments, la possibilité de la domination sur Jamie. Conflit assuré ! Le poing de Jamie le loupe de peu. John comprend que quelqu’un s’en est chargé, et souhaite n’avoir jamais eu à voir la vulnérabilité dans l’expression de Jamie. Dans la perte de leur self-control, dans l’honnêteté de leur échange, le désastre est inexorable. Tous deux, en repensant à cet épisode, seront encore envahis de colère, sinon de regret. Il faudra toute la compréhension et la diplomatie de John pour reconstruire leur lien.

 

Fany Alice

Quel sens donner à tout cela ? Que comparaison n’est pas raison, et des prédispositions similaires peuvent engendrer des résultats différents d’une personne à l’autre parce que nous sommes constamment en conflit entre l’inné et l’acquis, entre ce dont nous héritons et ce que nous choisissons d’être. La notion de libre-arbitre n’est jamais loin dans le récit…

 

Est-il sage d’attendre de l’amitié une règle de vie et une boussole pour la direction de notre conduite ? Une amitié même imparfaite vaut-elle mieux que l’indifférence ? 

Fany Alice

Jamie et Lord John ont la conscience de leurs imperfections. Ils questionnent souvent leurs actes, leur moralité, leur pertinence, leur finalité. Lorsque l’on a cette humilité responsable, on est forcément plus enclin à se connaître et à se jauger au travers du regard de l’autre. L’altérité devient un guide essentiel pour entrevoir sa vie et la réévaluer sans cesse. La notion « d’amitié imparfaite » est presque un pléonasme pour moi. Je dirai que c’est précisément parce qu’il y a cohabitation entre les valeurs de l’amitié et cette nécessaire imperfection inhérente à l’humain qu’il y a une dynamique positive dans leurs échanges et leur évolution parallèle. À condition, bien sûr, que l’authenticité soit le socle de leur amitié, et c’est bien évidemment le cas.

 

Claire Doré

John, dans un grand moment de doute sur son métier de soldat, sur sa peur de la mort, de ne pas pouvoir commander, écrit des lettres à Jamie, qu’il brûlera. Il n’a pas le réconfort de la confession comme peut l’avoir Jamie, il n’a pas sa foi, il est donc condamné à l’inquiétude, et au dégoût des actions qu’il est amené à commettre. En dépit de tout ce qui les a séparés dans le passé, il sait qu’ils se comprennent et espère le pardon de Jamie. Il l’aime. Il devine ce qu’a sans doute vécu Jamie, flagellation, viol, et aurait voulu qu’il en fût autrement. Jamie connaît ses inclinations secrètes, il peut être avec lui sans masque. En couchant ses interrogations sur le papier, en s’adressant à lui, il retrouve le sens de sa destinée, il restera soldat, métier brutal et de devoir.

Il décide de retourner à Helwater et d’affronter avec courage sa relation avec Jamie, qui est son Nord.

L'amitié fait partie des plaisirs et des consolations de l'existence : elle la rend plus belle, plus intéressante, moins rude.

 

Leur amitié change avec le temps, mais quelque chose en elle demeure, qui permet de la reconnaître. Eux-mêmes citent souvent Épicure ou Aristote. Qu’est-ce que l’essence perdurable de leur amitié ? Une affection mutuelle et une bienveillance réciproque (Aristote) ? Une espèce de contrat qui mêle l'utile à l'agréable, l'intérêt et la vertu (Épicure) ? Une vision fataliste de la rencontre qui consiste à accepter les choses comme inévitables et à préférer l’esprit sur le sentiment (Stoïcisme) ? 

 

Claire Doré

L’offre formelle de l’amitié est nouée avec le pacte autour de l’adoption de William (Épicure) : Jamie confie à John son bien le plus précieux, et John élèvera William comme son propre fils. John a deviné le secret de Jamie. Jamie offre une relation sexuelle, c’est en fait un test, Jamie l’avouera à Claire des années plus tard. Il confond toujours homosexualité et pédophilie ; si LJG avait accepté en profitant de sa position de faiblesse, il ne lui aurait pas confié William et l’aurait tué. Jamie sous-estime l’honneur de John. John s’en tire avec honneur, prouvant à Jamie sa morale, ne pas accepter une relation non consentie et sans amour.

Puis, avec les retrouvailles en Jamaïque, une amitié puissante comme le destin (stoïcien) : avril 1767, à la réception du nouveau gouverneur, Lord John Grey encaisse le choc de revoir Jamie et son épouse Claire. Claire surprend une étreinte entre LJG et Jamie ; LJG explique à Claire ses liens avec Jamie, son amour et son amitié, lui révèle l’existence du fils de Jamie. John reconnaît être chanceux, Jamie n’a jamais pu lui donner d’amour, mais il lui a donné son bien le plus précieux, son fils. Jamie essaie d’expliquer à Claire tout ce qui est arrivé, William, Geneva, et John : « Eh bien, Je ne pouvais lui donner ce qu’il voulait (mon corps). Et mon amitié lui était suffisamment précieuse pour qu’il ne le demande pas. »

Enfin, en Amérique, une amitié bienveillante à l’épreuve de l’histoire en marche (Aristote) : en 1770, visite surprise de LJG accompagné de William à Fraser’s Ridge : Claire, jalouse d’un passé qu’elle n’a pas partagé, pense que John a pris prétexte de William pour revoir Jamie. John, qui n’a rien ressenti à la mort de sa femme Isobel, lui avoue vouloir savoir s’il est encore capable d’éprouver. La réponse est « oui, Dieu me protège ». LJG satisfait son sentiment amoureux en revoyant Jamie dans un grand moment de doute sur sa vie. Jamie et LJG tirent bénéfice de cette visite. Ils retrouvent leur complicité, qui tient aussi à leur indépassable sens de l’humour. Leur relation, surtout épistolaire, va perdurer jusqu’au déclenchement de la guerre.

Fany Alice

Lord John a une philosophie stoïque, en priorité, d’après moi. C’est un homme qui doit faire preuve de prudence et de finesse de jugement en raison de sa singularité homosexuelle dans une société qui l'interdit. En cela, je pense que son mode de pensée est celui des stoïciens. Le philosophe chef de file des stoïciens, Épictète, recherche le bonheur en incitant à distinguer ce qui dépend de l'homme (la raison et le jugement qui en découle) et ce qui ne dépend pas de lui (ce que la nature fait de nous). C'est ce qui explique qu'il est parfaitement capable d'amitié et d'amour envers Jamie, pourtant doté de caractéristiques en totale opposition avec lui :Écossais, rebelle jacobite, catholique, hétérosexuel. En se focalisant sur le spirituel, la pensée, l'éthique, Lord John peut dresser un pont entre Jamie et lui. Il ne cherche pas à changer l’autre, il l’accepte comme un tout, considérant qu’il est comme il doit être (de la même manière, il considère qu’il est lui-même comme il doit être) mais qu’il existe des possibilités de rapprochement lorsqu’on laisse de côté les ressentis ou le (res-) sentiment et que l’on cherche la connexion spirituelle, livresque, morale.

 

Claire Doré

Tout à fait, le stoïcisme est une clé de lecture pertinente de l'amitié entre Jamie et LJG. Ils en discutent, et peuvent citer des passages entiers des pensées de Marc Aurèle. Jamie et Lord John partagent des valeurs judéo-chrétiennes, et un comportement de stoïcien dans l’acceptation de leur destin. Les deux ont un fort sens de la responsabilité morale et de la justice, et croient en l’importance de vivre une vie qui reflète ces valeurs. Jamie adopte généralement un comportement stoïque, comme reconduire Claire aux pierres, ou se constituer prisonnier. Pour John, aider les Fraser est faire le bien, et dans Outlander, ce n’est pas simple. Hal, le frère de John, résume très bien l’honneur et la bonté de John : "Si je comprends bien, non seulement tu as épousé la femme de Fraser, mais tu as également élevé son fils illégitime pendant plus de 15 ans ?" En effet. Le ton de Grey indiquait clairement qu'il n'avait pas envie d'en discuter davantage. Pour une fois Hal en tint compte et n'insista pas. "Je vois dit-il simplement."

Cependant, il y a aussi des différences entre les deux, car la religion catholique est fondée sur la foi en Dieu, tandis que la philosophie de Marc-Aurèle est fondée sur la raison et la réflexion personnelle.

John aurait aimé croire en un dieu miséricordieux mais il ne partage pas l’attente de Jamie en une vie éternelle auprès de ceux qu'il aime. John, en vrai stoïcien, n’attend pas de récompense posthume pour les actions vertueuses qu’il décide.

 

Leur amitié est aussi teintée de l'amour, mais d'un amour à sens unique. Peut-on en déduire que leur amitié est inégale, et que l'un est plus attaché que l'autre ? 

Fany Alice

Et pourquoi partir du postulat que cette amitié, si elle est inégale, est forcément au désavantage de Lord John ? Je veux dire que ce désavantage apparent est en fait un avantage. Lord John se confronte à la frustration et se questionne. Une vie, comme une amitié, peut-elle avoir un prix sans adversité ? Personne n’a envie d’attraper des microbes mais ils ont néanmoins le mérite de forger notre immunité. Les coups qu’il prend de la part de Jamie le renforcent, le solidifient et le bonifient comme un bon vin ! Et puis, les amis changent, évoluent. Rien n’est définitif et les besoins et les attentes sont constamment redéfinis.

 

Claire Doré

L’amitié de Jamie et John n’est pas unilatérale, elle engage les deux. Que Jamie ait une amitié avec un anglais touche John. Et que John puisse aider Jamie sympathisant des rebelles, est désintéressé. Cette amitié n’est ni une amitié amoureuse romantique, ni une fraternité d’armes. Ils prennent soin de l’autre, se soucient de leur sécurité, ne se jugent pas. Dans un monde en guerre, leur amitié est un Îlot. Ils s’apprécient au-dessus des contingences, à condition de respecter leur pacte tacite de ne jamais parler de l’homosexualité et de leur divergence politique. L’amitié est, pour John comme pour Jamie, le chemin de la vertu, c’est être bon. Et il leur faut beaucoup de force pour la mettre en œuvre.

Après le mariage de John avec Claire, Jamie regrette probablement la perte de leur amitié. Le pardon à un ami est encore plus difficile, par le sentiment de trahison. Mais Jamie ne peut couper les ponts avec John, c’est le père de William. Il en est aussi jaloux. Il tente de pardonner, mais il devra le faire plusieurs fois, encore trop de rancœur l’habite. « Oui, je te pardonne, petit bougre", dit-il à John Grey. Il ressentit l’allégement qu’il avait secrètement cherché. À la demande de William d’aller sauver LJG, Jamie répond sans hésiter. Et il a peur de ce que pourrait subir LJG, connaissant son secret qu’ignore William. Dans l’attente du tome 10…

 

Un adjectif pour définir leur amitié ? 

 

Claire Doré

Rare.

 

Fany Alice

Exigeante.